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Art : Raso, vous êtes comme un symbole vivant de la comédie burkinabé au regard des nombreux films dans lesquels vous avez joués. Peut-on dire sans nous tromper que le cinéma est un domaine porteur aujourd’hui ?
RASO : Le cinéma aurait dû être porteur si, au lieu de chercher les solutions à la fin, nous avons chercher à les comprendre dès le départ. Aujourd’hui, il y a des artistes qui vivent à l’aise de leur profession. C’est toute la profession qui est malade. Je ne parle pas de ceux qui tripatouillent dans un budget pour avoir à manger. Non ! ça, ce n’est pas « vivre de … » Vivre de quelque chose, c’est créer une activité susceptible de produire des recettes pérennes à tous les acteurs. Or aujourd’hui, tel n’est pas le cas parce que la manière dont nous avons abordé le cinéma, ne permet pas de créer des recettes. Nous avons commencé par le cinéma d’auteur. Un cinéma où c’est le réalisateur seul qui compte. Il est en même temps le comédien, le Producteur, le vendeur etc. Vous voyez, le départ même a été faussé parce que nous n’avons pas appréhendé le cinéma comme une industrie. Nous l’avons vu seulement comme un véhicule culturel, un moyen de sensibilisation et d’éducation. En fait, ce que le français nous a appris. Mais là, nous sommes loin de la réalité parce que le cinéma c’est de l’industrie ! . La pellicule, la camera, les comédiens sur le plateau de tournage sont autant de charges qu’il faudra équilibrer avec les recettes. C’est vrai que l’Afrique francophone a toujours travaillé dans le cadre des subventions gratuites et à perte parce que les institutions ne nous obligent pas à justifier les chiffres.

Art : Les problèmes de notre cinéma ne sont-ils pas liés à la pauvreté de leur contenu ? Nous voulons surtout parler des thèmes abordés par les réalisateurs qui sont soit dépassés ou n’intéressent personne.
RASO : Mais attendez-là ! Nous avons fait les mêmes films que les ghanéens ou les nigérians. Aujourd’hui, j’allais dire qu’ils vivent mieux de leur art que nous. Il y a toute une vision, tout un concept de cinéma selon qu’on est francophone ou anglophone. Tandis que réalisateurs francophones placent le cinéma sous l’angle de véhicule culturel, les anglophones, eux, le considèrent comme un business. Nous ne poursuivons pas les mêmes objectifs. En termes plus clairs, les cinéastes anglophones font du business avec le cinéma et nous, francophones, cherchons à faire de la politique. Regardez un peu ! Il y avait des films qui se projetaient ici: il y avait des salles de cinéma; la SONACIB fonctionnait bien et il y avait de l’affluence aussi. Aujourd’hui, la situation se présente autrement. Si vous faites aujourd’hui un film, où allez-vous le projeter ? Dans quelle salle ? La faute n’est pas imputable aux réalisateurs. C’est le système qui n’est pas bon.
Art : Raso, vous êtes aujourd’hui considéré comme un monument vivant de la comédie burkinabé . Pourquoi êtes-vous restés jusque-là au stade de comédien alors que vous avez toutes les compétences pour réaliser au moins un film comme l’ont déjà fait certains comédiens. Est-ce un manque de créativité, d’inspiration ou simplement un manque de moyens ?
Vous-même, votre question est confuse !. J’enseigne déjà le cinéma. Pendant les réalisations, j’aide les réalisateurs à faire de la mise en scène. Comme vous le dites, j’ai 30 ans de métier. C’est ça la différence ! 30 ans dans un métier, on peut être considéré comme « un expert ». Quand vous faites quelque chose dans la vie, donnez-vous les moyens de le faire bien. Par contre, il faut éviter de sauter du coq à l’âne ; c’est à dire être partout et nulle part. Hier comédien, Aujourd’hui, réalisateur ou monteur, demain, c’est autre chose… Mais finalement, qu’est –ce qu’on sait faire ? Rien ! Je crois que vous faites souvent erreur car le cinéma ne s’arrête pas seulement au réalisateur. Le cinéma est un tout et je ne comprends pas pourquoi vous voulez cantonner tout le monde à la réalisation. Est-ce le réalisateur que les gens vont voir à l’écran ? Voilà un autre concept du cinéma que vous véhiculez en disant que « le cinéma, c’est le réalisateur ». Non !. Le réalisateur n’est qu’un maillon de la chaîne. Il est au même titre que le ramasseur de câble ou celui qui allume les projecteurs. En temps normal, c’est le producteur qui engage le réalisateur pour faire un film. Aux Etats Unis, on parle peu des réalisateurs parce que le film appartient d’abord au producteur. Quant au comédien, il est la denrée qu’on consomme. C’est pourquoi, il faut mettre l’accent sur les comédiens car c’est eux qui feront la rentabilité et la popularité du film.
Art : En votre qualité de réalisateur, ce n’est donc pas un manque de moyens ou d’inspirations qui fait que vous n’avez rien réalisé jusque-là, malgré le capital d’expérience que vous avez ?
RASO : Non ! Ce sont vos propres limites. Quelqu’un qui connait le cinéma ne fait pas de telles analyses. Je vous assure qu’En Europe, on ne me pose pas une telle question. C’est de l’incurie de penser que le cinéma, c’est la réalisation. Aujourd’hui, mettez-moi dans la rue avec n’importe quel réalisateur. C’est moi Raso qu’on interpellera et pas le réalisateur. Alors, n’est-ce pas déjà suffisant ? Je dois ma popularité grâce à ce métier de comédien. Pourquoi voulez-vous que j’abandonne ce métier pour la réalisation ? Par contre, si j’étais réalisateur, j’aurais fait deux ou trois films obscurs sans que personne ne me connaisse. J’ai atteint mon objectif. Ce qui est sûr, avec mon rôle de comédien, je ne mourais pas inconnu ni dans l’anonymat.
Art : Quel bilan peut –on faire aujourd’hui sur notre cinéma, 50 ans après ?
RASO : Il y a eu un bel élan dans les années 69 -70 avec des lois assez audacieuses prises par un ministre burkinabé, Marc GARANGO. Aussi, devons reconnaître qu’il y avait déjà une association de cinéastes très actifs qui a fait naître l’Union Nationale des cinéastes, la Fédération Panafricaine des Cinéastes et la première semaine du cinéma devenue aujourd’hui FESPACO (Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou).
Pendant la période révolutionnaire, avec l’implication directe et active des autorités de cette époque, le cinéma a connu une certaine gloire. Malheureusement, cette période glorieuse de notre cinéma ne durera que le temps d’un feu de paille avec les conditions drastiques de la Banque Mondiale et du FMI imposées à tous les pays en voie de développement. Le Burkina Faso, évidemment n’a pas échappé à la règle. C’est ainsi que l’Etat burkinabé s’est progressivement désengagé de tout ; y compris le secteur du cinéma qui, comme je le disais, était jusque-là un cinéma assisté. La plupart des sociétés d’Etats ont été privatisées. Le cinéma burkinabé a donc subi une chute libre puisque le fonds de la Société Nationale du Cinéma du Burkina (SO.NA.CI.B) qui nous permettait de fonctionner était maintenant au rouge au niveau du trésor public. La SONACIB a disparu parce qu’elle n’arrivait plus à remplir son contrat et l’activité cinématographique s’est arrêtée.
Mais je crois que nous sommes en train de renaître petit à petit puisque les professionnels se sont eux-mêmes rendu compte que l’Etat ne sera jamais l’épaule sur laquelle ils séjourneront éternellement. Il faut donc trouver des stratégies pour pouvoir décoller soi-même. En d’autres termes, il faut repenser notre cinéma, diversifier les métiers, disposer assez de maisons de production afin que chacun puisse vivre de son métier. Déjà, nous pouvons dire que ça commence à venir. Ces dernières années, il existe une multitude de maisons de production très actives et qui entretiennent de bonnes relations commerciales et d’affaires avec les institutions. Je crois que c’est positif. Le cinéma asiatique, né après le nôtre a pris une grande longueur d’avance sur nous parce qu’il a été pris sous l’angle du BISNESS. Tout compte fait, l’espoir est permis dans la mesure où une nouvelle politique nationale en matière de culture a été adoptée. Nous n’attendons que sa mise en application pour apprécier. Il y a le statut des artistes qui sera bientôt mis en place. L’institut Supérieur de l’Image et du Son (ISIS) est opérationnel puisqu’il y a de jeunes cinéastes qui y sont formés. Enfin, nous nous réjouissons du cercle des cinéphiles qui s’élargit de jour en jour. Avec le numérique, la production est beaucoup plus facile. Le seul problème aujourd’hui, est de pouvoir convaincre les banques et d’autres privés pour qu’ils acceptent invertir dans le cinéma. Nos opérateurs économiques tels KANAZOE ou Hamadé BANGRE, en dehors des publicités cubes magies et JUMBO, ne sont pas prêts à mettre de l’argent dans la publicité parce qu’ils ne comprennent toujours pas l’importance du cinéma.
Votre mot de fin
RASO : Je suis heureux d’avoir vu le premier cinquantenaire. Mon souhait c’est d’être encore au rendez-vous du second cinquantenaire. C’est un vœu que je forme pour tous les camarades qui triment toujours dans l’art en général. Je me rappelle que nous étions battus lorsqu’on allait voir un film parce qu’il n’y avait que des voyous qui fréquentaient les salles de cinéma ou le théâtre. Je souhaite vraiment que toutes ces activités puissent se développer au grand bonheur de nos enfants et petits fils.
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